Le bonheur : entre quête individuelle et enjeu collectif

Le bonheur est un sujet qui traverse les âges. Dès l’Antiquité, philosophes et penseurs se sont interrogés sur cette notion insaisissable. Qu’est-ce que le bonheur ? D’où vient-il et comment l’atteindre ? Est-il accessible à tous ou réservé à une élite ? Autant de questions auxquelles l’humanité essaie encore aujourd’hui de répondre.

Si le bonheur semble relever avant tout de la sphère individuelle et personnelle, il revêt également une dimension sociale et politique indéniable. Le bonheur des citoyens est-il la finalité de l’Etat ? Peut-on mettre en place des politiques publiques pour le favoriser ? Le XXIe siècle marque un tournant à cet égard, avec l’émergence d’une véritable « science du bonheur » et la volonté affichée de certains pays de faire du bien-être des habitants un objectif politique.

Cet article propose un état des lieux sur la question du bonheur aujourd’hui. Il aborde tour à tour sa dimension individuelle dans un premier temps, avec un questionnement philosophique et psychologique sur les ressorts intimes du bonheur. Puis il traite de sa dimension collective dans un second temps, à travers notamment l’exemple du Bhoutan qui a placé le « Bonheur National Brut » au cœur de ses politiques publiques. L’article s’achève sur quelques pistes et perspectives pour continuer à penser le bonheur à l’avenir.

Définir le bonheur : un défi philosophique

group of people doing jump shot photography

Le Petit Robert définit le bonheur comme un « état de satisfaction complète, durable, d’où sont exclus les soucis, les inquiétudes ». Une définition qui soulève immédiatement plusieurs questions. Tout d’abord, le bonheur est-il vraiment durable ? N’est-ce pas plutôt un état fugace, fait d’instants éphémères ? Ensuite, est-il possible d’atteindre une satisfaction totale, quand l’humain est par nature un être de désir, jamais pleinement comblé ?

Ces interrogations, les philosophes se les posent depuis longtemps. Dès l’Antiquité grecque, deux conceptions du bonheur s’opposent :

  • L’eudémonisme, défendu par Aristote, considère le bonheur (eudaimonia en grec) comme la finalité ultime de l’existence humaine. Pour Aristote, le bonheur consiste à exercer pleinement ses facultés rationnelles, dans une forme d’excellence à la fois intellectuelle et morale.
  • L’hédonisme, illustré par Épicure, fait du plaisir (hêdonê en grec) le souverain bien. Le bonheur serait ainsi la recherche des plaisirs et l’évitement des peines.

Ces deux conceptions continuent d’irriguer la pensée occidentale jusqu’à aujourd’hui. D’un côté, une vision du bonheur tournée vers le développement personnel, la sagesse et la vertu ; de l’autre, une conception centrée sur les sensations et la satisfaction des désirs.

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Les conditions du bonheur selon la psychologie positive

La psychologie s’est également emparée de la question ces dernières années, avec l’avènement de la « psychologie positive ». Ce courant, popularisé par Martin Seligman et Mihaly Csikszentmihalyi dans les années 1990, cherche à comprendre scientifiquement les sources du bien-être, après des décennies de focalisation de la discipline sur la souffrance et la pathologie mentale.

La psychologie positive s’est notamment intéressée aux conditions qui favorisent un état de bonheur durable. Plusieurs facteurs psychologiques ont ainsi été identifiés :

  • L’estime de soi : les personnes qui ont une image positive d’elles-mêmes sont plus susceptibles de se sentir heureuses.
  • L’optimisme : avoir une vision positive de l’avenir est associé à davantage de bien-être.
  • La gratitude : savoir apprécier ce que l’on a, plutôt que se focaliser sur ce qui manque.
  • L’altruisme : aider les autres procure un sentiment de bonheur.

D’un point de vue cognitif, le bonheur serait également lié à notre capacité à vivre le moment présent, plutôt que de ressasser sans cesse le passé ou d’anticiper en permanence l’avenir. Cette pleine conscience de l’instant qui passe est d’ailleurs cultivée par les pratiques de méditation issues du bouddhisme.

Sur le plan émotionnel, Barbara Fredrickson, figure de proue de la psychologie positive, a mis en évidence le rôle crucial des émotions positives. Selon sa « théorie de l’élargissement », joie, amusement, sérénité ou inspiration élargissent notre champ de pensée et d’action, nourrissent notre résilience et notre créativité. À l’inverse, les émotions négatives comme la peur, la colère ou la tristesse rétrécissent nos possibilités d’agir.

Ainsi, cultiver un terreau psychologique favorable serait la clé pour goûter un bonheur authentique. Mais quelles sont les limites de cette approche ? Tout le monde peut-il vraiment accéder au bonheur par la simple force de la pensée ? C’est la question que pose notamment le philosophe Pascal Bruckner dans son essai Le Paradoxe amoureux : selon lui, chercher le bonheur peut se révéler contre-productif, et « l’injonction au bonheur » dans nos sociétés modernes est potentiellement toxique.

Bonheur et génétique : sommes-nous programmés pour le bonheur ?

Si la psychologie positive met en avant le rôle des facteurs psychologiques, d’autres travaux insistent sur le poids des déterminismes biologiques dans notre propension au bonheur. Notre fonds génétique influerait ainsi grandement sur notre bien-être subjectif.

L’optimisme semble notamment avoir une base héréditaire : des études sur des jumeaux ont montré qu’avoir une vision positive de la vie était fortement corrélé entre vrais jumeaux. L’humeur et les émotions positives auraient également un substrat neurobiologique important, avec implication de neurotransmetteurs tels que la sérotonine ou la dopamine.

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Enfin, des recherches récentes ont identifié un variant génétique particulier qui serait associé à une plus grande sensibilité au bonheur. Les porteurs de ce variant du gène 5-HTT produiraient moins de protéines de transport de la sérotonine, ce qui amplifierait l’effet de cette molécule responsable de nombre de nos émotions positives.

Bref, le bonheur ne serait pas qu’une question de volonté individuelle ou de conditions psychologiques : notre billettique serait en partie tirée dès la naissance…

Le bonheur, un enjeu social et politique

three men laughing while looking in the laptop inside room

Le « Bonheur National Brut », nouvel indicateur de développement

Au-delà d’une quête individuelle, la question du bonheur revêt également une dimension collective. Comment mesurer le bien-être d’une société dans son ensemble ? Des indicateurs économiques traditionnels comme le Produit Intérieur Brut (PIB) sont-ils pertinents pour juger du « progrès » d’un pays ?

C’est pour répondre à ces interrogations qu’a été créé dans les années 1970 un nouvel indice synthétique : l’Indicateur de Développement Humain (IDH). Publié chaque année par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), l’IDH prend notamment en compte l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le niveau de vie. Il vise ainsi à donner une vision plus large de la situation d’un pays que la seule croissance économique.

Mais l’IDH ne mesure pas directement le bonheur ressenti par les habitants. C’est pourquoi le Bhoutan a imaginé en 1972 un indice encore plus novateur : le Bonheur National Brut (BNB). Le BNB est un indicateur multidimensionnel, construit à partir d’enquêtes qualitatives et quantitatives auprès de la population. Neuf domaines sont explorés : niveau de vie, santé, éducation, gouvernance, vitalité communautaire et culturelle, diversité écologique, résilience, équilibre travail-vie personnelle et bien-être psychologique.

Contrairement au PIB qui ne prend pas en compte les externalités négatives de la croissance (pollution, inégalités…), le BNB vise à donner une photographie globale du bonheur ressenti dans toutes ses dimensions.

Le bonheur comme finalité politique

La démarche du Bhoutan est d’autant plus singulière que le pays a placé le bonheur au cœur de sa Constitution. L’article 9 dispose ainsi que « L’État s’efforcera de promouvoir les conditions permettant la poursuite du Bonheur National Brut ». Le bonheur devient donc un objectif politique, que l’action publique doit chercher à maximiser.

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Cette conception fait écho à la pensée utilitariste en philosophie politique. Théorisé par Jeremy Bentham au XVIIIe siècle, l’utilitarisme pose que l’action juste est celle qui produit « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». L’utilité collective primeraipasite sur les intérêts individuels.

Plus près de nous, le mouvement de la décroissance place également le bonheur et le bien-être au centre de son projet politique. Face à l' »idéologie de la croissance » et au produitivisme forcené, les objecteurs de croissance comme Nicholas Georgescu-Roegen ou Serge Latouche prônent une société frugale, conviviale et épanouissante. Moins de biens matériels certes, mais plus de liens et de sens !

A contrario, certains penseurs critiquent cette vision du bonheur comme impératif politique. C’est notamment le cas du philosophe Pascal Bruckner dans son essai « L’Euphorie perpétuelle ». Selon lui, les sociétés occidentales sont traversées par une « injonction au bonheur » toxique qui engendrerait son lot de frustrations. Chacun serait sommé d’être heureux sans en avoir toujours les moyens, au risque de se sentir coupable ou anormal.

Entre ces deux conceptions antagonistes, nul consensus : le bonheur doit-il être la finalité de nos sociétés, ou cette quête effrénée du bien-être est-elle au contraire problématique ? À chacun de se forger sa propre opinion !

women forming heart gestures during daytime

Quelques pistes et perspectives pour continuer à penser le bonheur

Loin d’avoir fait le tour de cette vaste question, cet article n’est qu’une modeste contribution au débat. En guise de conclusion, je vous propose quelques perspectives pour continuer à creuser cette réflexion sur le bonheur :

  • La méditation : de nombreuses études attestent des bienfaits de la pleine conscience sur le bien-être psychologique. Essayer une pratique méditative comme la mindfulness pourrait vous aider à goûter davantage le moment présent.
  • La simplicité volontaire : ce mode de vie prône la sobriété heureuse en réduisant sa consommation. Exemple : le mouvement des tiny houses et ces micro-maisons écologiques.
  • L’altruisme : donner de son temps ou argent à des associations caritatives est source de satisfaction. Vous pouvez par exemple vous engager comme bénévole dans une cause qui vous tient à coeur.
  • Lire les grands textes de philosophie sur le bonheur : Aristote, Epicure, Spinoza, Schopenhauer ou encore Sartre… Autant d’auteurs incontournables sur ce thème !

Sur ce, je vous souhaite d’être le plus heureux possible, à votre façon et sans injonction aucune ! Le bonheur est un chemin personnel qui mérite d’être savouré pleinement.

Bonne route sur les sentiers du bonheur !

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